Un

 

La vache. Oh la vache, merde. Je crois que j'ai tué un mec.

Il est quasiment réduit en bouillie là, sous mes yeux. Il a même plus de visage on dirait. Il y a du sang partout, ça pue et je sens que je vais vomir.

J'ai vomi.

Je retourne près du mec. Je suis dans les vapes.

Oh putain... Il est pas tout seul on dirait. Je compte un peu plus que deux bras et deux jambes. Ils n'ont plus de tronche et ils reposent comme deux cadavres complètement décédés sur des draps trempés d'hémoglobine .

 

Je suis dans le coaltar moi. Qu'est-ce que je fous là? J'en sais rien.

Et qui sont ces gens bon dieu ? Et où suis-je ?  Et qui sont ces gens au fond ? Et qu'est-ce qui m'a pris de les assassiner comme ça ? D'assassiner qu i? Ces gens. Mais qui sont ces gens ?

 

Je tente de remuer mon cerveau embrumé par moult hypnotiques. Difficile.

 

Avant d'être devant ce lit plein de macchabées je devais être ailleurs. J'étais où?

 

Je pars à reculons et je tombe dans le salon. Un salon bourgeois. Pas du tout mon genre de salon mais j'ai pas le temps de jouer à La Maison de Marie-Claire alors je me passe de commentaires. Je passe en revue. Une bibliothèque. Pas le courage de regarder les titres de trop près mais la tendance est plus à La Pléiade qu'aux livres de poche. C'est de la déco. Et puis des CD. Un mur de CD. Un autre mur couvert de DVD. Un écran gigantesque sur un troisième  mur et en face, juste en face... le canapé Roche Bobois.

Ça y est, ça me revient, je me suis réveillée sur ce canapé.

 

Ce que je fichais là, mystère. Le syndrome de Boucle d'Or. Je vois une maison, j'entre et je vais me coucher. Sauf qu'à mon réveil les ours nagent dans leur sang.

D'ailleurs qui sont ces ours? Je retourne dans la chambre qui sent la mort.

J'examine, je m'incline au-dessus des corps, je me penche sur la question. Et je le reconnais.

Le kiki du mec. Il est sorti miraculeusement intact du carnage et émerge de ce corps ensanglanté comme un petit bonhomme triste et tout fripé.

Je le connais bien ce petit gars-là, il m'a souvent habitée et je l'ai beaucoup travaillé.

Ah j'en ai mis du cœur à l'ouvrage sur cette bite qui ne palpite plus du tout sous mon regard.

Une bite froide, recroquevillée par la peur. Une bite toute fripée. C'est bien elle, c'est la bite de Gérard.

Je retourne vomir.

 

À présent tout prend du sens. C'est comme si tout s'articulait autour de la bite.

Je reconnais le lit King Size à montant de soie mauve. Les tapis, les rideaux et la table de chevet.

J'ai dormi ici longtemps. J'ai habité cette maison avec la petite bite de Gérard. C'était quand?

 

Il y a un mois. Non, plus que ça. C'était presque mon anniversaire et j'avais les cheveux longs. C'était il y a deux ans. J'étais partie en vacances une semaine et à mon retour j'ai trouvé mes affaires dans des cartons et mon vieux chat dans sa caisse de voyage.  Mon armoire était occupée par des vêtements inconnus, taille quarante-deux et dans les tons marron. Le marron c'est pas ma couleur.

Dans mes tiroirs, des strings de dentelle un peu fatigués.

C'est comme ça que Gérard m'a dit au revoir et que Marie-Edwige s'est installée dans mes meubles.

Je contourne le lit et je me rapproche du second corps. C'est sûrement elle. Marie-Edwige.

Bof, elle n'est vraiment pas terrible finalement. Le visage est en bouillie certes, mais le corps blanc et fatigué ne trompe personne. Elle est couchée sur le côté et présente impudiquement un gros cul plat et sans attrait. Quelle idée, mais quelle idée tordue de porter des strings avec ce cul.

C'est pas très sympa de ma part de dénigrer le cul d'une morte. Mais après tout puisque c'est moi qui l'ai tuée je serais hypocrite de m'émouvoir.

 

Il faut que je sorte de cette chambre.

La porte à côté c'est la chambre du fils. Pas mon fils, le sien. J'aime bien ce fils et je suis contente de constater que son cadavre ne gît pas sur son lit.

J'ouvre la porte en face. Le bureau de Gérard. Oui, Gérard a un bureau. Enfin AVAIT un bureau, putain pauvre Gérard qui était si fier de son bureau. Heureusement qu'il est mort et qu'il ne voit pas le bordel qui y règne. Gégé a toujours été très pointilleux sur l'ordre et l'organisation.

Le beau bureau Cinna en verre, chêne et acier est totalement explosé. Des milliers de bouts de verre jonchent le tapis Thibault Van Renne. Les tiroirs vides ont étés jetés çà et là, vomissant leurs contenus un peu partout dans la pièce; carnets de chèques, passeport, clé de la cave, dossiers urgents, dossiers moins urgents, il y en a partout. Les tableaux contemporains ont étés décrochés et reposent crevés autour du canapé-lit d'ami. Un lit qui n'a jamais servi à personne, il avait pas d'amis Gérard. Tiens, ça sent la clope? Gérard se serait remis à fumer?

Pauvre petit Gerard, tu n'aurais jamais dû me laisser. Moi je ne t'aimais pas mais je pouvais faire semblant et te rendre heureux. Tu ne te serais pas remis à fumer avec moi et tu serais toujours vivant.

Je m'apprête à quitter les lieux quand j'aperçois dans un coin la collection complète de Schnock.

Quel enfoiré ce Gégé! Il l'avait bien planquée celle-ci, il voulait tout garder pour lui. T'as bien mérité que je te trucide finalement mon petit père, planquer des Schnock pour ne pas que j'en récupère ça manque de classe.

C'est plus fort que moi, j'en vole un que je planque sous mon pull. Schnock numéro 1, Jean-Pierre Marielle en couverture. Et puis j'attrape mon sac à main et je sors de l'appartement en prenant bien soin de fermer la porte à clé derrière moi.

Dans l'ascenseur je plaque mes écouteurs sur les oreilles et j'écoute Bashung:

  "Mes yeux sont dans le miroir où j'les ai laissés, je m'reconnais même plus sur les photos"-